
Comédien par hasard
- Donneriez-vous un conseil à tous ceux qui envisagent de se lancer dans une interminable série ?
- Certainement. Un rôle qui s'étend sur tant d'années est insatisfaisant.
- Alors pourquoi l'avez-vous fait ?
- Parce que, auparavant, j'avais déjà tout joué au théâtre, au cinéma et à la télévision. Pendant "Derrick", je n'ai cependant pas cessé mon travail au théâtre ni les tournées.
- Comment avez-vous passé les années de guerre ?
- J'ai d'abord été dans le service du travail et j'ai construit des routes en Russie. Puis j'ai été formé dans une compagnie sanitaire. Mais c'était déjà 1945 et la fin de la guerre. Je me trouvais avec un ami sur une montagne, et nous avons regardé le feu d'artifice que les ennemis et les gens du coin avaient tiré. Mon ami m'a demandé: "Que ferons-nous l'an prochain ?" Je lui ai dit: "J'apprendrai l'anglais." Ensuite, j'ai travaillé chez un paysan et je suis tombé amoureux de sa fille cadette. Elle m'a offert un chien. J'ai entendu dire que le théâtre de Stendhal avait rouvert. Je me suis présenté au directeur pour faire valoir ma formation commerciale. Mais je suis arrivé chez le directeur artistique, qui, après une demi-heure d'entretien, m'a demandé si je ne voulais pas devenir acteur. Trois jours plus tard, j'étais sur scène ! J'ai joué dans une pièce de Kurt Helwig le rôle du Dr Striegel, le rôle principal. C'était exactement le 15 août 1945. Depuis ce jour-là, je n'ai jamais été sans emploi. Avec le temps, je suis devenu populaire dans des petites pièces et des films en Allemagne, et, en 1973, Helmut Ringelmann m'a choisi pour "Derrick". Il savait que j'étais quelqu'un de stable. J'ai tourné dans 281 épisodes.
- Que ferez-vous de votre perruque après "Derrick" ?
- Je me ferai une nouvelle coiffure, avec mes vrais cheveux coupés
très court. J'ai toujours ma perruque avec moi, par sécurité.
On ne sait jamais.
L'étincelle de l'amour
- Allez-vous déménager en Norvège, où vous possédez également une maison ?
- Je m'y rendrai plus souvent, c'est sûr. Là-bas, je lis et je vais pécher. C'est si palpitant, si merveilleux. En hiver, il y a ces aurores boréales... Je suis au lit, je me sens tranquille et incroyablement heureux.
- Qu'est-ce qui vous rend le plus heureux ?
- Lorsque je suis trois semaines en Norvège et que je ne vois que la mer.
- N'avez-vous pas peur de déprimer ?
- Je ne m'ennuie pas. Il m'arrive d'être nostalgique, mais c'est permis.
- Comment se présente votre avenir ?
- J'ai déjà signé des contrats, pas pour la télévision, et je ne referai jamais une série. Il s'agit d'un projet de film international que nous tournerons en Thaïlande. Je Suis le seul acteur allemand de l'équipe. Mais je ne peux pas en dire plus... Cela pourrait me coûter trop cher.
- Apprenez-vous vos rôles avec votre épouse ?
- Jamais ! Je les travaille assis à mon bureau, et je les passe méthodiquement plan par plan.
- Comment ressentez-vous l'amour ?
- L'amour est chez moi quelque chose de spontané. L'amour émane d'une femme, il l'illumine. Lorsque l'étincelle est là, alors le sentiment s'exprime de lui-même. Mais avec l'âge, de telles rencontres sont de plus en plus rares.
- Comment avez-vous fait la connaissance de votre troisième épouse ?
- Nous étions tous deux engagés dans un pièce à Göttingen. Je n'ai pas été particulièrement aimable avec elle. Lors des répétitions, je ne la trouvais pas assez vive. J'habitais près du théâtre et, un jour, je l'ai vue de l'autre côté de la rue. Elle portait une robe jaune tournesol, avait de longs cheveux noirs et une démarche assurée. A ce moment-là, je suis tombé amoureux d'elle.
- Avez-vous su immédiatement que c'était la femme de votre vie ?
- Oui. Mes deux précédents mariages étaient des
amours de jeunesse. Mais, 1à c'était l'apparition d'Ursula.
Lorsque la pièce a été terminée, nous devions
chacun jouer dans une ville différente. Nous ne voulions pas nous
séparer, et je lui ai fait cette proposition: "Reste avec moi. Vivons
ensemble. Et je ferai carrière. " Durant toutes les années
que nous avons passés ensemble - cela fera 50 ans en 1999- Ursula
n'a jamais dit une seul fois: "A cause de toi, j'ai abandonné mon
métier."
Un homme vrai
Son physique rassurant a fait de lui l'un des personnages les plus populaires du petit écran. "Derrick", la série dont il est le héros, a été vendue dans 102 pays. Horst Tappert reconnaît ce succès avec beaucoup de modestie. Un rien lassé, pourtant, il abandonne son rôle d'inspecteur. Mais que ses nombreux fans se rassurent : la TSR, qui diffuse six épisodes par semaine, en a encore 137 en réserve ! Et, comme les rediffusions sont légion, on pourra encore savourer le flegme de l'inspecteur Derrick pendant quelques années.
- Avez-vous eu la larme à l'oeil lors du dernier clap ?
- Certainement pas ! Je ne regrette rien. Je suis du signe astrologique des Gémeaux. Selon la caractérologie tirée de l'horoscope, ils ne sont pas seulement intelligents, mais ils ont toujours trois longueurs d'avance sur les autres. Ils ne s'éparpillent pas, mais ils aiment entreprendre quelque chose de nouveau.
- Quand avez-vous imaginé pour la première fois que vous alliez tout laisser tomber ?
- Cela fait au moins deux ans, lorsque mon rôle ne s'est plus tenu de lui-même. Je ne faisais plus que suivre le déroulement de l'action et j'avais un adjoint qui capturait les meurtriers à ma place. cela ne me donnait plus aucun plaisir. Avec le temps, j'ai ressenti psychologiquement une certaine fatigue. Je me demandais quel était le sens de ma vie en me levant à 5 heures du matin et en rentrant à la maison à 19 heures, alors que mon travail ne me faisait plus plaisir.
- Ne supportiez-vous plus le personnage de Derrick ?
- Derrick ne m'a jamais tapé sur les nerfs, parce que Derrick était dans mes mains. Je pouvais le guider et le conduire. Je ne me suis jamais mis en avant. Mais, lorsque je tournais une scène, j'étais là à 100%, même si je ne disais rien. C'est le secret d'un acteur, et on apprécie avec reconnaissance que quelqu'un dise : "L'homme a du charisme."
- Derrick n'avait pas de femme...
- Cela tenait à la brièveté des épisodes. L'amusant, c'est que tant de femmes, bien que je n'aie pas l'allure d'un jeune premier, aient apprécié le bonhomme. Elles ont le sentiment de trouver une protection auprès de lui, parce qu'il est plus guidé par mes émotions.
- Que vous ont écrit vos fans féminines ?
- Une femme du Tyrol m'a envoyé une lettre. Elle me racontait qu'elle avait épousé un homme qui me ressemblait beaucoup. Elle attendait un enfant de lui, mais elle l'abandonnait. C'était une lettre d'adieu, avec une cassette où elle exprimait un amour excessif pour moi. Elle a mis fin à ses jours à cause de moi. C'était effroyable, si horrible, et j'y ai repensé souvent, en me demandant si je pouvais être responsable de cela. J'ai douté de ma profession. Je ne sais pas s'il est juste d'avoir un tel pouvoir sur les gens.
- Qu'est-ce qui vous rend si désirable ?
- Des femmes pensent : "Voici un homme à qui je peux demander conseil, auprès de qui j'éprouve une sentiment de sécurité." Elles aiment tout cela, qu'elles n'ont que rarement dans la vie.
-Dans la vie privée, êtes-vous aussi un homme sur qui on peut compter ?
- Derrick est un intellectuel qui résout tout avec sa raison. Je suis beaucoup plus guidé par mes émotions. Il arrive que je me mette dans une colère noire, à la maison, à cause d'un scénario. Cela a toujours à voir avec ma profession. Je ne crie jamais contre ma femme. Nous formons un couple très heureux. Notoriété et argent
- Comment réagissent les gens lorsque vous allez faire vos courses au supermarché ?
- Je vais très souvent faire mes courses. Je porte une casquette et je n'entre pas dans les magasins comme une star. Souvent je ne sais pas où se trouvent les articles dans les rayons et je me renseigne. A chaque fois, je remercie, en disant: "Merci beaucoup, vous êtes très aimable. Les gens pensent alors: "Regarde ça ! Il est tout à fait normal !"
- "Derrick" a-t-il fait de vous un homme riche ?
- Dans cette profession, vous ne pouvez pas devenir riche. M. Waigel, notre ministre des Finances, y veille. A l'aise, peut-être, au point que je n'ai plus de souci à me faire. Je sais exactement combien j'ai sur mon compte, mais c'est mon secret. Ma conseillère fiscale m'a dit: "M. Tappert, vous payez des impôts comme un champion du monde." Cela me met en colère. On travaille sans compter pour se faire de l'argent, et le fisc vous reprend tout.
- Comment pourrait-on faire pour changer ça ?
- Je ne le sais pas. Je ne suis pas politicien. Auparavant, j'étais politiquement très libéral; aujourd'hui, je ne le suis plus qu'à titre personnel. - "Derrick" a été vendu dans 102 pays.
- Cela ne vous fâche-t-il pas de ne pas avoir de participation aux bénéfices ?
- C'est vrai, je n'ai pas vu la couleur de cet argent. Je crois que
j'ai été trompé. Si j'avais pris un avocat, cela se
serait mieux passé pour moi. Mais, à mes yeux, une bonne
ambiance de travail était plus importante.
Pas de pitié
- Quel crime auriez-vous voulu démasquer dans la réalité ?
- Cela m'aurait plu de pouvoir éviter tous ces méfaits contre les enfants. Si cela avait été possible, vous n'auriez plus jamais revu "Derrick".
- Qu'auriez-vous fait aux auteurs ?
- Je les aurais rossés.
- Est-ce suffisant ?
- Non, cela ne suffit pas, mais ça m'aurait soulagé. Aucun
ne serait arrivé dans la salle du tribunal sans un oeil au beurre
noir. Pour le reste, c'est au juge de décider. La violence contre
les enfants me met hors de moi. Je n'arrive pas à comprendre.Pourquoi
cette criminalité a tant augmenté ? Est-ce une nouvelle voie
d'anormalité ? J'y pense beaucoup et je ne vois aucune solution.
Un grand merci à Suzanne Stampf-Sedlitzky qui a recueilli
ces propos.

